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COUP DE FOUDRE
C’est une fille comme on n’en voit que trop rarement. Je ne sais pas comment la décrire. Elle n’est pas vraiment belle, du moins pas au sens habituel du mot. Elle est cependant loin d’être ordinaire. En fait, c’est le genre de fille qui vous hante jour et nuit après l’avoir croisée ne serait-ce qu’une seule fois, qui ne cesse de surgir dans vos pensées aux moments les plus invraisemblables, qui vous torture à longueur de temps sans que jamais vous ne réussissiez à déterminer ce qui vous attire autant chez elle. La première fois que je l’ai vue, je sortais de chez moi. Elle était devant ma porte, telle une apparition céleste, un petit ange égaré en jupe plissée et chemisette à fleurs. Mon cœur s’est immédiatement emballé. Je suis resté un instant surpris, la regardant dans les yeux, ne comprenant pas ce qu’elle pouvait faire sur mon palier.

— Excusez-moi, minauda-t-elle, j’ai dû me tromper d’adresse !

Encore sous le choc de cette improbable rencontre, je n’ai pas su quoi lui répondre. Et elle est partie. Aussi simple que ça. En moins de cinq minutes, il n’y avait plus personne, la rue était vide et rien ne prouvait qu’il y avait jamais eu une jeune femme devant ma porte en cette matinée de printemps. Peut-être justement pour me prouver que je n’avais pas rêvé, je me suis alors précipité dans la rue à sa recherche, oubliant la raison pour laquelle j’avais tout d’abord décidé de sortir. J’aurais pu l’aborder, lui demander qui elle cherchait, lui proposer de l’accompagner… j’avais cent excuses pour lui adresser la parole. Au lieu de cela, je me suis contenté de la suivre à distance respectable. Ce ne fut d’ailleurs pas difficile car elle s’engouffra dans un petit pavillon situé à seulement trois pâtés de maisons de chez moi.

Les jours suivants, j’étais tellement obsédé par son image, tellement habité par sa présence nonchalante devant ma porte, par son demi-sourire, ses jolis yeux noisette derrière ses lunettes, par sa façon à la fois timide et innocente de s’excuser, que je ne pus m’empêcher d’aller espionner la maison dans laquelle elle avait disparu. Je la vis plusieurs fois entrer et sortir, toujours seule. Je finis par conclure qu’elle habitait ici. Quelle était donc cette adresse qu’elle cherchait, le matin de notre rencontre ? Je l’ignorais, mais cela avait-il une importance ? Ce qui m’importait surtout, c’était de pouvoir la contempler encore et encore. Je n’arrivais pas à comprendre la nature de mon obsession. La seule chose qui me venait à l’esprit quand je la regardais, c’est qu’elle était différente. Je n’avais jamais vu une fille comme elle, jamais aperçu une jeune femme qui dégage à ce point cette sensation d’unicité. Tout m’attirait chez elle. J’avais envie de la voir à tous moments de la journée, de guetter chacune de ses réactions, chacune de ses mimiques. Elle représentait pour moi une énigme à résoudre. Son corps à lui seul était l’objet de mes fantasmes les plus débridés. Je me demandais quelles particularités se cachaient sous ses vêtements d’étudiante romantique. Comment étaient ses seins, ses fesses, ses cuisses, quel goût avait sa peau, quelle odeur avaient ses cheveux, j’avais envie de la voir sous toutes les coutures, de la connaître entièrement, d’effleurer la plante de ses pieds, la courbe de ses hanches, le creux de sa gorge, d’être là à tous moments de sa journée, de la regarder se lever, se coucher, d’entendre sa respiration pendant son sommeil…

Et puis j’eus l’idée. Criante de simplicité et pourtant révoltante par bien des égards. Je ne pouvais me résoudre à aller lui parler, de peur que faire sa connaissance ôte tout le mystère de son identité. Je voulais la voir, l’observer, l’épier. Je voulais participer à sa vie comme un spectateur détaché, je voulais la scruter, la détailler - mais surtout pas lui parler. Le verbe anéantit le rêve, introduit la trivialité dans la fascination, l’ordinaire dans le chimérique. Son image était pour moi un temple à célébrer, le fruit d’une fascination que de vaines paroles ne pouvaient que faire voler en éclat. La seule chose à faire, me dis-je, c’était m’introduire en cachette dans sa maison. Puis l’espionner, la contempler, m’abreuver de sa splendeur céleste. Effraction, voyeurisme, perversions, tous ces termes n’étaient rien pour moi. Elle était là, elle était belle et j’étais inexorablement poussé vers elle.

Un matin, j’attendis donc qu’elle sorte pour me glisser chez elle par la fenêtre. Sa maison était à son image. Grande, sobre et pourtant mystérieusement entêtante. Ses meubles semblaient provenir de quelque contrée lointaine ; les couloirs tortueux, presque labyrinthiques, convergeaient dans la pénombre vers chaque pièce de la demeure. Les espaces étaient vastes, dégagés, comme si même confinée, la jeune femme avait besoin de se sentir libre comme l’air. Curieusement, je me sentais bien dans cet environnement singulier. Je me sentais non pas comme chez moi, mais mieux encore, comme dans un Ailleurs baudelairien où l’herbe est forcément plus verte.

J’ai attendu toute la journée qu’elle rentre. J’étais caché derrière le canapé du salon, coincé entre le dossier et le mur. Elle est entrée et son parfum a immédiatement embaumé la pièce. J’avais l’impression de ne pas être moi-même, de ne plus me connaître, de me retrouver dans la peau d’un être inconnu et totalement obsessionnel. Je ne pensais qu’à elle. Elle dont j’entendais les pas partout autour de moi, elle dont je voyais l’ombre s’étirer sur chaque mur, elle dont je guettais à la dérobée la démarche souple et insouciante. À un moment donné, elle s’est dirigée vers sa chambre. J’ai attendu quelques minutes. Puis, échauffé par mon désir brûlant de la voir, de la regarder, de me trouver près d’elle, je suis sorti de ma cachette. J’ai fait quelques pas dans le couloir, me suis tassé contre le mur, ai jeté un œil dans la chambre. Elle était assise sur le lit, en peignoir de bain. Ses cheveux négligemment remontés en chignon, elle incarnait à elle seule le symbole de la beauté et de la sensualité. Elle était en train de composer un numéro sur son téléphone portable. À l’abri derrière l’avancée du mur, je ne pouvais rien faire d’autre qu’observer, odieux intrus au cœur même de son intimité.

— C’est moi, dit-elle à son correspondant. Je suis allé chez lui, aujourd’hui, mais il n’était pas là. Pour une fois que j’avais le courage d’aller lui parler…

Je ne pouvais entendre les paroles de son interlocuteur. Je me concentrais donc sur elle, sur la courbe de son dos dans son peignoir de bain, sur son cou dénudé, sur ses cheveux chatoyants.

— La dernière fois, je me suis dégonflée au moment où il a ouvert la porte. C’est dur à dire, tu comprends. Mais la prochaine fois, j’irai jusqu’au bout. Il faut qu’il sache.

Mon cœur s’était mis à tambouriner dans ma poitrine. C’était de moi qu’elle parlait, de moi et rien que de moi. Elle avait succombé à la même obsession que moi, elle comprenait entièrement ce désir impalpable qui me tenaillait à l’heure actuelle, qui m’avait poussé vers cette inadmissible extrémité. Galvanisé par la perspective d’une réciprocité dans ses sentiments, par la certitude que le lien profond qui s’était développé entre nous n’avait rien d’ordinaire, j’oubliai toutes mes craintes de lui parler. Elle était comme moi, soumise aux mêmes tiraillements, lui parler ne serait donc pas une déception ; ce serait une révélation. Sans même m’en rendre compte, j’ai commencé à m’avancer dans l’encadrement de la porte.

— Tu comprends, disait-elle à son interlocuteur, c’est pas facile de se retrouver à son âge face à une sœur dont on ne soupçonnait même pas l’existence !

Elle s’est retournée à ce moment-là. Je crois bien que je me suis évanoui.
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